« Nos héros sont morts deux fois,
dans les tombeaux de l’oubli, on meurt de froid » Lino
Déterrer le clown Chocolat pour faire connaitre son histoire au grand public, telle est la mission que Roschy Zem s’est fixé. Le réalisateur a choisi le bankable Omar Sy pour interpréter le rôle-titre de ce film. Et il a eu raison. Sinon, on peut en être sûr, personne n’aurait eu sa dose de chocolat. Car depuis plusieurs semaines qu’on le veuille ou non, on ne peut échapper à ce raz-de-marée chocolaté. Promotion télé, presse écrite, radio, internet. Affiche du film dans la rue, bus, métro. Même ici j’en ai parlé furtivement.
Donc je ne te ferai pas l’affront de répéter tout ce qui a été dit sur ce personnage. A moins que tu aies été enfermé dans une prison au fin fond de l’Asie du sud et que l’Etat n’ait rien fait pour te voir atterrir à Villacoublay ou au Bourget. Vraiment et seulement dans ce cas de figure je veux bien faire un petit effort et restituer rapidement qui était Chocolat… C’était un clown noir juste bon à amuser des blancs en manque d’exotisme (fin 19ème- début 20ème siècle).
Il serait facile de porter un jugement sur sa carrière en disant qu’il aurait pu aller vers de rôles plus dramatiques. Qu’aurions nous fait à sa place, à cette époque ? Il a essuyé les plâtres pour d’autres. Habib Benglia est de ceux là.
Le tragédien noir
Habib Benglia est le premier noir à avoir un rôle principal dans un théâtre national. Qui se souvient de ce comédien ? Qui peut citer un film, une pièce où il est apparu? Qui sait que sa carrière s’étale sur plus de 40 ans? Personne. Comme Chocolat, il a fini dans la corbeille à pellicules super 8 de l’histoire du cinéma français. Mais bon, peut-être, un jour, un réalisateur fera son Roschdy Zem et ira déterrer l’histoire de ce pionnier.
Habib Benglia est né en 1895 à Oran, en Algérie. Sa famille de caravaniers serait originaire de Tombouctou, au Mali. Mis à part ces informations là, c’est un peu flou en ce qui concerne sa vie d’avant. D’avant, son arrivée en France. En 1913, il obtient son bac et joue dans sa première pièce de théâtre, « Le Minaret » au théâtre de la Renaissance.

Après la première guerre mondiale, sa rencontre avec un metteur en scène avant-gardiste, Firmin Gémier, est déterminante. Il lui fait confiance et lui offre de beaux rôles. Son étoile brille et tout le monde veut en profiter. Il ne peut malgré tout échapper au rôle de Noir de service au théâtre comme au cinéma. Un film sort du lot à cette époque c’est « Dainah la métisse » de Jean Grémillon (1932) où il interprète un médecin.
Fantasme pour bourgeoises
La vie de comédien étant difficile d’autant plus pour un comédien noir, il élargit son registre. Il devient meneur de revue comme une certaine Joséphine Baker qu’il croise souvent dans ce petit monde du music-hall. Elle est un objet de désir masculin, Habib Benglia, lui se charge de faire fantasmer le public féminin. Il se joue de ça, il aime provoquer. Il danse sur scène avec des femmes blanches à moitié nue. Créer le scandale pour obtenir le succès est une recette vieille comme le monde. Miley Cyrus n’a rien inventé.
Autant l’entre-deux guerre est faste, pour le comédien, autant l’après seconde guerre mondiale est plus compliqué. Dans cette France libérée mais encore colonialiste, la caricature et l’érotisation du corps noir n’est plus de bon ton. Il travaille moins. Il a vieilli et n’est plus assez exotique pour la gente féminine. Il est tout même à l’affiche de la première superproduction française « Les enfants du paradis » de Marcel Carné (1945). Il y apparaît quelques minutes. (Un peu comme Omar Sy dans X-men : Days of past lol). Il y était et c’est ce que l’histoire retient.
Au théâtre, il joue notamment dans « La Putain respectueuse » de Jean-Paul Sartre.
Durant cette période, il s’implique dans des actions en faveur de la reconnaissance de la culture africaine. Il se rapproche des intellectuels noirs de France comme Léopold Sédar Senghor ou Birago Diop. Il a même pour projet de monter un troupe de théâtre africain.
Mais c’est en comédien classique et frustré de n’avoir pu interprété Othello, qu’il s’éteint, à Paris, en 1960 à l’âge de 65 ans.
Même si rien ne fut simple, Habib Benglia reste dans l’histoire du théâtre et du cinéma français celui qui a prouvé que le talent pouvait aussi être noir. 56 ans après sa mort, la situation n’a pas radicalement changé pour les comédiens noirs. Mais si Omar Sy peut jouer Chocolat, aujourd’hui, c’est en partie grâce à lui.
Alors merci qui?

Just See Real
Pour aller plus loin :
- Sa filmographie
- Habib Benglia, le « négrérotique » du spectacle français de Natahlie Coutelet
- Ces noirs qui ont fait la France de Benoit Hopquin. Ed. Calmann-Lévy (p. 145 à 163)

Merci pour ces informations sur ce talentueux comedien que j ai decouvert en visionnant » Certains l aiment froide » . Comme j avais ignore l existence de Chocolat . J ai un pincement au coeur quand je pense a ces comediens de couleur qui ont lutte plus que d autres pour se construire une carriere , je me souviens aussi d Ibrahim Seck et de Raymond Aquilon.
Merci beaucoup pour ce rappel ! …. Fred B
J’ai hâte de voir ce film !
Moi même je pense que j’irai le voir ce week-end 😉
Merci de nous déterrer des décombres de l’histoire de France la biographie de cet acteur Habib. On aura peut-être droit à un film sur le sujet qui révélera un autre comédien noir qu’omar…
De rien. Je suis content de voir que l’histoire de ce comédien oublié t’intéresse. J’espère bien qu’un film sera fait sur lui, il a une histoire peu commune…
Merci pour ce reminder, c’est important 🙂
De rien. C’est ma petite contribution au devoir de mémoire 😉